Louis Ducos du Hauron y la fotografía en color

Avec son précepteur, Louis Ducos du Hauron adolescent, s'est initié à l'art pictural. Il sait déjà qu'un mélange égal de bleu, de jaune et de rouge, donne un gris neutre. Mais qu'en dosant inégalement ces trois couleurs on produit de toutes autres couleurs en une infinité de nuances. De là naît l'idée d'abord confuse, dans son esprit, de physicien, de séparer ces trois couleurs et de les réunir ensuite. Par superposition, pense-t-il, on restituera la couleur initiale d'un paysage.

LE JEUNE SAVANT DU MIDI

Il n'est pas particulièrement photographe et n'a jusque-là, jamais encore manié de chambre photographique. Mais il est intéressé par la découverte des frères Nièpce qui ont déjà trouvé une technique pour reproduire un paysage autrement que sur une toile avec une palette de couleurs et un pinceau.

Mais la restitution ne se fait qu'en noir et en blanc, et même plutôt couleur sépia.

C'est le point de départ de recherches assidues qui vont durer sept ans avant qu'il n'aboutisse. Au préalable, il a développé ses recherches sur l’image animée, prélude du cinématographe.

Il va se plonger dans ses livres de physique pour s'y familiariser avec la lumière et ses interactions avec les couleurs, et l’optique, comme ceux de chimie pour découvrir l'émulsion philosophale capable outre le noir et blanc de fixer aussi les couleurs. Son objectif est clair : capturer dans la chambre noire les éphémères arcs-en ciel qu'a su créer Newton qui dessinent parfois leur arche dans les nuées pluvieuses avec la complicité d'un soleil facétieux.

En fait, Louis Ducos du Hauron va s'orienter non pas sur un système additif qui a déjà été expérimenté sans succès satisfaisant par R. Hunt , Thomas Yung ou encore l'anglais James Clerk Maxwell ( 1800-1874) qui eux, ont recours à trois filtres, rouge, vert et bleu. S’ils ont obtenu en effet une image colorée par projection elle est toutefois imparfaitement colorée dès lors que les rouges en sont absents.

Ducos du Hauron décide, quant à lui, d’avoir recours à la méthode soustractive.

Il espère ainsi obtenir une trichromie parfaite, en un mot une photo polychrome.

LE ROUGE, LE JAUNE, LE BLEU

En fait Louis Ducos du Hauron part du principe de base de Chevreul que toutes les couleurs avec leurs nuances variées proviennent de dosages variés de trois couches fondamentales, le rouge, le jaune et le bleu. Celles de son initiale palette de peintre. En mélangeant ces couleurs on peut obtenir jusqu'à près de 1500 nuances. Une combinaison qu'il va mettre en application avec trois verres colorés qu'il fait tailler chez un miroitier. C'est l'idée de ce qu'on appelle aujourd'hui le filtre.

Le verre bleu ou cyan stoppe les rayons lumineux jaunes, le verre jaune, lui, arrête les rayons bleus et le verre rouge ou magenta les rayons bleu-vert.

Louis Ducos du Hauron derrière sa chambre photographique

Parti de ce constat de base, il se dote d'une chambre dont il modifiera au départ la focale par addition d'un simple verre de bésicles. Ses premiers essais s'ils confirment l'efficacité de son système de filtrage, ne sont pas satisfaisants à son goût. Car en impressionnant tout à tour trois plaques négatives, on n'obtient pas trois clichés parfaitement identiques du même sujet photographique, en les superposant ensuite en sandwich.

Qu'importe! Louis Ducos du Hauron, loin de se décourager et obstiné dans sa volonté d'aboutir, remet, "pénélopement" cent fois sur le métier l'ouvrage.

TROIS FILTRES COLORES

Ses premières investigations lui ont en effet permis de constater que le procédé était le bon. Restait à l'améliorer.

En particulier en peaufinant le filtrage des trois verres colorés. Car ceux-ci ne présentent pas une face idéalement plane. Ce qui entraîne un effet parallaxe. Et leur couleur ne présente pas non plus la nuance parfaite.

Il a alors recours à des cuves à faces parfaitement parallèles et emplies de solution colorée qui se rapprochent le mieux des trois couleurs initiales. Bien que d'un emploi délicat, son nouveau procédé trichrome, qu'il baptisera lui-même héliochromique se révèle plus judicieux pour réaliser ses trois négatifs successifs, qui chacun sera impressionné par une unique couleur dans les différentes nuances naturelles du sujet photographié.

Plus ou moins de rouge, de jaune et de bleu selon l'éclairage de la lumière naturelle.

Trois négatifs transparents dont il a fallu trouver le revêtement sensitif idéal.

Là encore, Louis Ducos du Hauron va multiplier les investigations afin de trouver dans la gamme chimique le produit idéal qu'impressionnent les rayons lumineux que sa chambre noire filtre.

Il utilise tout à tour le charbon bitumeux, le collodion, une solution de coton poudre initialement destinée à la chirurgie pour ses propriétés agglutinatives.

C'est un perfectionniste. Il n'aura de cesse que de trouver la gélatine idéale pour en recouvrir ses plaques initialement neutres.

Il aboutit au bromure d'argent mêlé d'éosine, une autre miction d'appartenance médicale qui s’avérera la plus adaptée pour retenir les couleurs et leurs diverses nuances sur chacun des trois négatifs qui ont été impressionnés partiellement par les faisceaux lumineux réels.

Une fois révélées en positif, ses trois plaques constituent en fait l'ancêtre de la diapositive nommée alors Diaphanie.

Superposées et projetées simultanément elles donnent alors une photo colorée immatérielle sur écran.

LES REVELATIONS DU SYNCHROTRON

Mais Louis Ducos du Hauron ne s'arrête pas pour autant à ce premier résultat pourtant satisfaisant qui lui permet d'obtenir à partir de trois épreuves, trois positifs monochromes. Comme le prouvent les recherches effectuées récemment par le Synchrotron de Grenoble. Une équipe pluridisciplinaire comprenant des spécialistes européens de l'ESRF, du CNRS, du C2RMF, du musée d’Orsay, de l’École nationale supérieure (ENS) Louis-Lumière, de la faculté des Sciences et ingénierie de Sorbonne-Université, de chimie Paris-Tech, et d’une spécialiste conservatrice restauratrice photographique, Avec des moyens innovants, guère possibles jusque-là, ils ont étudié les divers clichés de Louis Ducos du Hauron et ainsi découvert des produits chimiques, et pigments, charbon trichrome, bichromate de potassium, bleu de Prusse, jaune de chrome, rouge carmin et laque de garance alizarine, qu’il avait tour au tour testés et retenus pour améliorer la fixation de l’image colorée sur les plaques de verre de sa chambre noire, apportant ainsi la preuve irréfutable, si besoin était, de la paternité exclusive de l’Héliochromie qui lui revenait.

le mélanochromoscope


Louis Ducos du Hauron cherchera aussi toujours à améliorer sa prise de vue. Il remplacera ainsi sa chambre noire initiale par le Mélanochromoscope puis un plus efficace Chromographoscope dont il dessine précisément le modèle et qu'il donne à construire à une spécialiste parisien après en avoir déposé le brevet.

« LE SOLEIL N’A PAS TROMPE MON ATTENTE »

Pour faire simple, sans tomber dans une technique optique et physique absconse, cet appareil photo permet, grâce à un prisme initial et un jeu de miroirs d'impressionner simultanément et non plus l'une après l'autre, les trois plaques négatives de la même image extérieure, mais à chaque fois filtrée séparément et exclusivement.

Respectivement, chaque négatif a son filtre rouge, jaune et bleu.

Louis Ducos du Hauron est ainsi assuré d'obtenir trois images formellement identiques et superposables sans risque de décalage d'un des trois clichés.

Coteaux de l'Ermitage à Agen

La superposition des trois donne une image colorée conforme

à l'originale, la photo captée par l'optique de la chambre noire.

L'autre avantage du procédé est de diminuer le temps de pose qui initialement avait demandé une journée entière d'exposition à Niepce.

« On approche du but, on l'a atteint! », s'exclame enthousiaste son frère Alcide.

Faubourg de l'Ermitage à Agen

Louis Ducos du Hauron consigne ses travaux dans deux

mémoires.

Le premier concerne « Les sensations lumineuses ». Le second « Les couleurs en photographie, solution du problème » ne sera rédigé qu'une fois qu’à la place de la photo projetée et immatérielle, il réalisera une épreuve sur papier polychrome à l'aide de ses trois filtres monochromes, reproduisant ainsi les couleurs de l'original.

Ces deux héliochromies qu'il présentera publiquement ne sont autres que ses deux vues d'Agen.

La ville photographiée en surplomb depuis les hauteurs du coteau de l'Ermitage et le coteau de l'Ermitage pris en contrebas.

Alors seulement Louis Ducos du Hauron peut confier satisfait:

« Le soleil n'a pas trompé mon attente. Il fait un usage judicieux de la palette réduite à trois couleurs ».

Il a bel et bien inventé, mais aussi réalisé, en exclusivité, la première photo en couleurs du monde et à Agen et mérité ce surnom que lui donne la Société française de photographie : « Le jeune savant du Midi ».